#défiécrireàvolonté Jour 2

Consigne : création d’un personnage qui reviendra dans les prochains défis.

Il s’appelle Julien

Le prénom le plus banal pour le garçon de 23 ans le plus invisible.
Il est légèrement plus petit que la moyenne, pas un gramme de muscle (même monter les 3 étages jusqu’à chez lui l’essouffle et lui donne des vertiges), des bras maigres mais tout de même un peu de gras sur le ventre. Ses cheveux et ses yeux sont du brun le plus commun. Il n’a pas de signe particulier et aucun style vestimentaire d’après toutes les personnes qui ont un jour commenté ses t-shirts geek et jeans trop larges datant de son surpoids d’adolescent.

Julien se différencie par tout ce qui ne se voit pas. Son cerveau. Son cerveau tourne à mille à l’heure. Et compte, compte tout le temps, compte les pigeons qu’il voit par la vitre sale du RER tous les matins et tous les soirs, compte les marches même si le nombre ne varie pas d’un jour à l’autre : 3 pour entrer dans le bâtiment puis 17 jusqu’à sa classe, compte le nombre de fois où il entend un téléphone vibrer pendant le cours sans savoir de quel sac, trousse, ou poche ça vient, compte les erreurs de calcul sur les copies de ses élèves, compte les chances que son adversaire ait un as dans sa main, compte les chances qu’un as tombe à la river, compte la commission prélevée par la room de poker en ligne, et enfin compte et compare son salaire horaire de professeur de maths stagiaire et son gain horaire de joueur de poker. Les chiffres ne se trompent pas, c’est la seule chose dont Julien est sûr dans sa vie. Et les chiffres l’affirment : son revenu est 3.758325 fois meilleur au poker qu’au travail.

Les chiffres sont tout ce que Julien connaît

L’éthique et les valeurs morales ne pèsent pas dans la balance. Bien sûr quelque part il a une sensibilité pour les chiens, est romantique, et a un grand sens de l’humour, mais tout ça il l’a enfoui depuis longtemps, sous les moqueries de ses camarades de collège, de lycée, de fac, et même, alors qu’il pensait renverser tout ça en devenant prof lui-même, de ses élèves. 23 ans de solitude. Il n’a que sa maman qui lui répète « la bave du crapaud n’atteint la blanche colombe » depuis toujours. Alors qu’il n’est pas du tout une blanche colombe. Il se voit plutôt comme un pigeon gras de Saint-Michel, les yeux rougis par la pollution, une patte mutilée par les pics anti-pigeons, indissociable des autres pigeons mais que tout le monde méprise quand même.

Tout ça va changer

Julien avait commencé à jouer au poker en ligne par dépit, pour s’évader, et rêver à gagner une grosse somme suffisante pour tout quitter. Puis il s’était révélé doué. Compter permettait de gagner. La carapace émotionnelle qu’il s’était forgé permettait de gagner sur le long terme. Maintenant, il jouait dès qu’il rentrait de sa journée de travail et jusqu’au bout de la nuit. Et il avait trouvé sur internet une communauté de gens comme lui. Une communauté qui regardait son cerveau plutôt que ses joues et lunettes rondes. Une communauté de « sharks » qui gagnait de l’argent sur la naïveté des joueurs occasionnels, les « fishs ». Beaucoup d’argent. Non seulement cette communauté l’acceptait mais en plus il faisait partie de l’élite.

Désormais, c’est avec un grand mépris qu’il grimpait les 3 puis 17 marches jusqu’à sa classe. Mépris pour ses élèves qui lui donnait des surnoms insultants et le bousculait dans les couloirs sans gêne, mépris pour ses collègues professeurs qui le regardaient du haut de leur expérience alors qu’ils gagnaient très exactement 3.758325 fois moins que lui quand il ouvrait sa room de poker fétiche sur son laptop pendant la récréation, et même mépris pour ses parents et leur naïveté. Il n’était pas une blanche colombe…

Il était un shark

Quand tous ces gens bien intégrés socialement allaient faire un pas dans un casino en ligne, il s’assurerait qu’il ne leur reste plus rien en un tour de table et trois tours de mains, il s’assurerait qu’ils n’aient même pas le temps d’appeler ça « loisir », enfin, il s’assurerait que son nom soit connu dans le monde du poker pour qu’enfin son intelligence, non, mieux : sa supériorité intellectuelle soit reconnue de façon indiscutable.
Alors, les filles n’auraient plus honte de le fréquenter.

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