#défiécrireàvolonté Jour 13

#défiécrireàvolonté Jour 13

Consigne : c’est votre jour de chance.

Voici une prémisse, à vous d’écrire la suite : Votre personnage vient de vivre son premier obstacle.

« C’était sa chance, cet instant que l’on attendait plus, mais qui arrivait à point nommé. Rien ne laissait présager cette lumière au bout du tunnel et c’était avec l’espoir en poche que l’avenir pouvait de nouveau s’envisager. »

Statistiques et probabilités

« Mais monsieur, moi je veux pas être prof de maths alors ça me sert à rien. »

La classe rigole. Les lèvres de Julien se pincent et ne forment plus qu’une ligne. D’un geste un peu brusque, parce qu’il retient un tremblement, il dépose la copie du mauvais élève sur le coin de sa table et se retourne soudainement pour traverser dans le sens inverse et à grands pas la salle de classe.

« Vous voulez du concret ? Interro surprise pour tout le monde ! Vous pourrez remercier Loïc ! »

Il fait volontairement crisser la craie sur le tableau noir en improvisant un exercice. Il connait les chiffres. Il connait l’histoire. Il énonce à voix haute en même temps qu’il écrit.

« Gollum ne veut pas être prof de maths. Et comme Gollum n’a pas de travail, il s’ennuie toute la journée. Gollum a 50 € sur lui qu’il décide de dépenser pour s’amuser. Deux choix s’offrent à lui : il peut acheter 25 grilles de loto à 2 €, ou bien aller au casino pour jouer à la roulette et mettre tout sur le rouge. Sachant qu’en moyenne, on perd 1,24 € par grille de loto achetée, qu’il y a 37 numéros sur la roulette, que le casino double la mise lorsque le rouge sort, et qu’on perd tout quand c’est le noir ou le 0 qui sort, dans quel cas l’espérance de gain est-elle maximale ? Comment les notions de variance et écart-type peuvent-elles influencer le choix de Gollum ? »

C’est la variance ma pauvre Lucette

La notion de gestion de bankroll¹ est importante dans ces cas-là. Julien le sait, et Julien en a marre d’être prof de maths. Il est en bad run depuis un mois. Mathématiquement, ça veut dire que la variance est contre lui. Que ses gains effectifs au poker sont en dessous de son espérance de gain. Il a beau analyser ses mains jouées encore et encore, il ne peut que constater qu’il a pris toutes les bonnes décisions. Et pourtant, la courbe de son espérance de gain sur les 200 000 mains jouées aux tables de poker le mois dernier s’envole alors que sa courbe de gains dégringole. Sa bankroll est au plus bas. Avoir une bonne gestion de bankroll c’est prendre en considération le facteur chance, la variance, pour ne pas investir plus d’un certain pourcentage des fonds disponibles dans chaque partie. Ça permet de ne pas faire faillite au moindre mauvais coup.

Voilà pourquoi Gollum, au chômage, ferait mieux de jouer au loto, même si l’espérance de gain y est meilleure à la roulette : il ne peut pas encaisser la variance si ça se passe mal au casino.

Tant pis.

Julien ouvre sa salle de poker en ligne et s’inscrit à un tournoi High-Roller avec l’intégralité de sa bankroll restante.

La case chance

Rapidement, Julien est chipleader² du tournoi. Il gagne tous ses flips³. Il roule sur les tables, joue agressif même à la bulle pour mettre la pression aux joueurs qui n’auront bientôt plus le choix de partir à tapis. Il sait qu’il est en tilt. S’inscrire à ce tournoi n’était pas une bonne décision et sa chance l’a porté jusque-là.

Pause.

Le tournoi est en pause pour cinq minutes. Julien en profite pour faire défiler les statistiques des joueurs à sa table et du tournoi. La bulle vient de sauter, tous les joueurs restants sont donc gagnants, et il est encore là, des cartes lui seront distribuées dans quelques minutes. Et si ? Et s’il n’était pas obligé de rester en tilt, et s’il revenait à des décisions rationnelles ? Et s’il faisait ça maintenant ? Il active un minuteur, ferme les yeux et prend trois grandes respirations. Il se met à l’écoute de son corps. C’est comme si sa tête surchauffait. C’est comme s’il y avait une boule dure à l’intérieur de son ventre. Julien visualise une lumière douce et dorée qui l’envahit au rythme de sa respiration, rafraichissant son cerveau, dénouant le noeud dans son ventre. Ça fait déjà plusieurs heures qu’il joue sur ce tournoi et il en a encore pour plusieurs heures parce qu’il est déterminé à gagner. Il sent quelque chose se débloquer en lui, et visualise le flot d’or liquide circuler librement à travers tout son corps. Il sait qu’il est prêt, prêt à jouer son A-Game, quand son minuteur sonne et que le croupier virtuel distribue les premières cartes de la reprise à une vitesse inatteignable par les humains qui animent les tables de casino dans la vie réelle.

Quelques heures plus tard, Julien refuse le deal proposé par l’autre joueur ou joueuse. Il sait que l’importance de son tapis et son image agressive depuis le début de la table finale lui confèrent un avantage non négligeable dans ce tête-à-tête final. Il ne veut pas partager les gains. À ce stade, il se fiche de l’argent, il veut surtout surpasser intellectuellement un•e autre génie du poker. C’est sa chance.

Et il perd le coup suivant. En jouant sur son image agressive, il a tenté d’attraper son adversaire avec une belle main faite, mais celui•celle-ci était sur un tirage par le ventre avec une paire inférieure et a touché sa fichue carte. Envolé l’avantage du gros tas de jetons. Les coups suivants se succèdent sans voir beaucoup de changement dans l’équilibre des tapis. Les blindes montent petit à petit. Il est déjà quatre heures du matin et ils n’ont plus qu’une vingtaine de blindes chacun, il va être temps de mettre tout au milieu.

As-Roi. Le cœur de Julien s’arrête. C’est la main du coin-flip par excellence. Relance, surrelance, pas le choix : tapis. Payé et c’est parti. Son adversaire retourne une paire de dames. Ça ne lui enlève pas de carte, mais c’est un vrai 50/50. Le flop apparait à l’écran : 5-Dame-3.

« ARGH ! »

Julien a crié en faisant pivoter son siège de bureau pour tourner le dos à l’écran. Un flot de colère est sorti brutalement avec ce cri qui venait des tripes sans aucune considération pour le voisinage. Il a perdu son flip. Un coup de malchance qui vient rééquilibrer son karma si maltraité par sa décision de payer son entrée dans ce tournoi. C’est bien fait pour lui en fait. Il mérite de perdre. Bien sûr quand on parle de perdre on parle de gagner quand même 12 450 € pour la deuxième place, mais pour lui la défaite dans ce heads-up est bien plus cuisante que s’il était sorti dès le premier niveau, perdant alors l’intégralité de sa bankroll restante. C’est un échec à prouver à lui-même et à ce•tte joueur•se inconnu•e, mais visiblement brillant•e la supériorité de son intellect.

Un son de feu d’artifice sort de ses haut-parleurs. Le son d’une victoire à un tournoi. Incrédule, Julien se retourne et regarde le flop : 5-Dame-3-10-Valet. Quinte. Il a une quinte. Et remporte le gros lot, 18 000 €, et son estime de lui.

 

¹ Les fonds dédiés au poker
² Le joueur avec le plus de jetons dans le tournoi à un moment donné
³ Abréviation de coin flip, jeu de pile ou face, il s’agit en poker des coups dont la probabilité de gagner ou perdre la main est d’environ 50%

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